Sortir de votre Centre
- chantalgohierfdv
- 24 janv. 2022
- 6 min de lecture
Dernière mise à jour : 26 janv. 2022
Lettre ouverte à monsieur Gilles Goulet (médecin)
Cette lettre ouverte s’adresse à monsieur Gilles Goulet (médecin), qui a invité sur les réseaux sociaux le chef d'un parti politique à l'accompagner pendant une journée dans « son centre hospitalier », à l'urgence et dans d'autres départements SANS équipement de protection. Par cette invitation, M. Goulet réagissait à la récente demande du politicien de mettre fin aux mesures sanitaires en vigueur au Québec.

Après votre journée, peut-être voudrez-vous « inclure les centaines d'experts et professionnels de diverses disciplines qui tirent la sonnette d’alarme et lèvent des drapeaux rouges depuis de nombreux mois ».
Monsieur Goulet,
À ce que je sache, M. Duhaime demande la fin des mesures sanitaires pour la population en général, pas la fin du recours aux mesures de protection en centres hospitaliers ou autres milieux semblables. Que vous laissiez sous-entendre une telle chose me laisse perplexe. Est-ce la fatigue accumulées au cours des 22 derniers mois ainsi que le découragement et l’exaspération qui vous font parler ainsi?
Dans tous les cas, je vous offre toute ma compassion et ma gratitude pour l'indispensable travail que vous accomplissez, et par surcroît dans une situation inédite et des conditions certainement éprouvantes. Peut-être votre message est-il un cri du cœur?
M. Duhaime a déjà répondu à votre mémo. Je tenais à y réagir moi aussi, car de mon point de vue, si votre mémo démontre bien qu’il faut continuer d’agir pour faire face à ce maudit virus et pour tenter de ramasser ce qu’il reste de NOTRE système de santé, il manque aussi de nuances concernant la situation actuelle, en plus de contribuer à la stigmatisation.
À mon tour, M. Goulet, je vous invite à sortir de votre centre hospitalier pendant une journée pour aller accompagner PERSONNELLEMENT les personnes et les milieux qui souffrent des effets collatéraux des mesures sanitaires actuelles, puisque vous faites valoir une seule réalité, celle du milieu hospitalier.
Vous accompagneriez des jeunes enfants de 2 à 12 ans en crise ou en détresse, particulièrement ceux qui vivent en situation de vulnérabilité, et leurs parents, qui manquent de ressources ou dont la santé mentale vacille. Et vous accompagneriez aussi les enseignants et les autres professionnels qui œuvrent auprès d’eux (éducateurs spécialisés, orthophonistes, orthopédagogues, etc.). Vous pourriez ainsi mieux entrevoir l'augmentation des problèmes de comportements chez ces enfants, l’épuisement des parents, des intervenants, et seriez à même de constater que « les mesures mises en place pour diminuer la propagation du virus et les effets psychosociaux et économiques qui y sont associés ont des répercussions sur le quotidien des familles québécoises et les différents milieux de vie des enfants. » (Réf. 1 à 3)
On vous demanderait aussi d’accompagner dans leur quotidien, les adolescents de 14 à 17 ans, qui déjà en 2020-2021, vivait une très grande détresse psychologique et se présentaient de plus en plus nombreux, en crise, dans les urgences, comme vous le savez sans doute. Vous apporteriez un peu d’espoir et de réconfort à ces jeunes qui, depuis 22 mois, payent un prix incommensurablement élevé « dû à la crise sanitaire et aux restrictions qu’elle entraîne ». (Réf. 4 à 9)
Vous tenteriez d’alléger un peu leur quotidien car l’isolement, l’anxiété, la mise sur pause des activités sportives et parascolaires, la diminution des contacts sociaux, sont « autant de facteurs qui contribuent à jeter une chape de plomb sur une période cruciale de leur existence. » (Réf. 9.1)
On vous demanderait d’accompagner aussi les professionnels qui gravitent autour de ces jeunes (pédiatres, enseignants, psychoéducateurs, etc.) pour tenter de dégager avec eux des pistes de solutions face au portrait qui n’est pas réjouissant (tentatives de suicides, troubles du sommeil, troubles alimentaires, anxiété généralisée, dépression majeure, augmentation de la consommation de drogues, décrochage scolaire, etc.) ET surtout, pour chercher de façon constructive des moyens concrets d’amoindrir les impacts de toutes les mesures sanitaires sur nos jeunes. (Réf. 4 à 9)
On vous demanderait de prêter main forte aux ressources d’aide et aux intervenants en santé mentale et en prévention du suicide, car là aussi, les « cas continuent d’exploser », les appels à l’aide atteignent des records et on « pâtit » du manque de travailleurs ». On vous demanderait de faire des représentations auprès du gouvernement afin qu'il soutienne mieux ces ressources ESSENTIELLES. Là non plus, l'argent ne suffit pas. (Réf. 10 à 14)
Ensuite, vous aideriez les intervenantes des ressources d’hébergement pour les femmes victimes de violence conjugale et leurs enfants. Là également les demandes d’aide atteignent des sommets et il y a un épuisant manque de main-d’œuvre (200 appels par jour, seulement chez SOS Violence Conjugale en 2020-2021). Vous aideriez à trouver des places et des lits, il en manque là aussi. (Réf. 15 à 22)
On vous demanderait de passer quelques heures dans une des banques alimentaires du Québec où il y a une forte montée des demandes (la distribution de paniers a augmenté de 37%, selon les derniers chiffres). Vous pourriez donner un coup de main, car là aussi les ressources sont insuffisantes, épuisées, et elles disposent de très peu pour accomplir bien au-delà de leurs capacités. (Réf. 23 à 25)
S’il vous restait un peu de temps, en cette vague de froid intense qui perdure, les organismes d’aide aux personnes en situation d’itinérance (particulièrement à Montréal) doivent composer avec un afflux important de personnes à héberger ET un manque criant de personnel au moment où ils en ont le plus besoin, vous pourriez les aider. Ce milieu vit une crise sans précédent. (Réf. 26 à 28)
Là aussi il manque des lits et de l'argent, alors on vous demanderait d'aider à trouver des solutions concrètes et rapidement accessibles pour faire face à cette situation d'urgence. (Réf. 26 à 28)
Il serait également possible qu’au cours de votre journée on vous demande d’insuffler un peu d’espoir aux centaines de milliers de personnes qui lancent des cris du cœur depuis de longs mois : celles qui ont perdu leur emploi ou qui sont sur le point de le perdre, celles qui ont perdu leur commerce, qui ont fait faillite, celles qui n’ont plus les revenus nécessaires pour nourrir leur famille, pour payer leur loyer ou leur hypothèque, celles qui perdent leur maison. Peut-être même aurez-vous déjà rencontré plusieurs de ces personnes lors de votre bref passage dans les ressources en santé mentale, en prévention du suicide, dans les banques alimentaires ou dans les ressources d’hébergement pour personnes en situation d’itinérance ou pour les femmes victimes de violence conjugale et leurs enfants. (Réf. 29 à 33)
À la fin de votre journée, vous auriez la possibilité de réitérer votre invitation à M. Duhaime. Ce serait une belle occasion pour vous d’y inclure les milliers d'experts et professionnels de diverses disciplines qui tirent la sonnette d’alarme et lèvent des drapeaux rouges depuis de nombreux mois.
Si M. Duhaime ne peut répondre à votre invitation vu les mesures nécessaires en milieux de soins, et si le groupe de personnes que vous ciblez et étiquetez dans votre mémo, est toujours resté muet devant votre invitation, le resterez-vous face à celle qui vous est faite ici?
À défaut d’accepter mon invitation, M. Goulet, vous pourriez toujours élargir votre perspective en discutant avec des collègues médecins qui ont appris, mais surtout intégré, que la SANTÉ "n’est pas que physique" et qu'elle est plus que l'absence de maladies (Réf.36).
Je parle de ces médecins et professionnels profondément humains dans leurs attitudes, bien au fait de la santé globale, des déterminants de la santé et ayant un sens éthique exemplaire. Tout en étant des experts de leur domaine, ils se distinguent par leur sensibilité, leur intelligence et leurs capacités à tenir compte de la complexité d’une situation et savent proposer des approches ou des pistes de solutions constructives, respectueuses et inclusives, insufflant ainsi l’espoir autour d’eux. Ils savent que l'espoir est essentiel à la santé (physique, mentale, psychosociale).
Et heureusement, ils savent reconnaitre que « les coûts psychosociaux des confinements [entre autres] sont si élevés qu’il faut oser des solutions plus audacieuses et créatives » que celles utilisées jusqu'ici. Qu’il faut maintenant « insuffler plus de pragmatisme dans notre approche à la pandémie et y adapter notre société plutôt que de la fermer perpétuellement », à coup de confinements par exemple, ou en la maintenant dans un sanitarisme malsain. (Réf. 34-35; 36)
Voyez-vous M. Goulet, en dehors de votre centre, comme en dehors de tous les autres, il existe une périphérie remplie de réalités souvent bien complexes. Et l’une d'elles, criante, est que notre société a présentement un urgent besoin de prendre soin de sa santé psychosociale. Vos suggestions constructives qui tiendront compte de cette réalité seront toutes les bienvenues. (Réf. 36)
Chantal Gohier, 24 janvier 2022
RÉFÉRENCES
JEUNES 2 à 12 ans
JEUNES
(9.1) https://www.lesoleil.com/2022/01/22/des-jeunes-au-bout-du-rouleau-02604d31f94834045fbb009e11f2a0e7
PRÉVENTION DU SUICIDE - SANTÉ MENTALE
FEMMES VICTIMES DE VIOLENCE CONJUGALE
BANQUES ALIMENTAIRES
(24) https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1835426/banque-alimentaire-hausse-pauvrete-pandemie-bilan-2021
ITINÉRANCE
FAILLITES - CHÔMAGE
(33) https://www.ledevoir.com/economie/657816/coronavirus-restaurateurs-en-mode-survie-employes-deprimes
DÉTERMINANTS DE LA SANTÉ
(34) La santé et ses déterminants: Mieux comprendre pour mieux agir https://publications.msss.gouv.qc.ca/msss/fichiers/2011/11-202-06.pdf
(35) Déterminants sociaux de la santé et inégalités en santé
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